CAC Synagogue de Delme, 29/10/2022>12/02/2023

Expo Westalgie CAC Synagogue de Delme

La perte du bonheur


La pratique artistique de Patrik Pion allie sculptures, photographies, dessins, sons et vidéos dans un ensemble cohérent où chaque medium utilisé dialogue, reproduit, répond et s’accorde dans une profonde et sourde mise en abîme. Ayant travaillé en duo avec l’artiste Paule Combey jusqu’en 2013 sous le nom de CombeyPion, il poursuit aujourd’hui sa recherche en développant de nouvelles expérimentations.

Nourries à la fois de psychanalyse, de philosophie, de musique électro-acoustique, des avant-gardes allemandes (expressionniste) et russes (constructiviste), les œuvres de Patrik Pion apparaissent telles des doubles, des images mnémoniques ne visant nullement à représenter le réel. Alors que ses recherches se concentrent sur la manière dont la psyché se construit à partir de ce réel, c’est davantage la représentation de cette construction qui est en jeu dans ses créations. Parmi elles se trouvent des « objets blancs », objets du quotidien (presse-orange, chaussures, brosse à dents, lampe torche, pistolet, seringue…), objets-sculptures réalisés en papier journal vierge et agrafé. Si leur échelle disproportionnée leur donne une apparence burlesque rappelant les sculptures de Claes Oldenburg et Coosje Van Bruggen, l’austérité de leur blancheur les écarte de facto d’une tentative de fascination de l’objet manufacturé tel que développé par le Pop Art et ses corollaires. Sans chercher à représenter ou reproduire, ces objets sont des doubles imparfaits, réalisés de mémoire. Parce qu’ils apparaissent comme des souvenirs, des photographies de l’esprit, des traces fantomatiques, ils ne figurent pas l’objet en tant que tel mais invitent à l’introspection, à une plongée dans la psyché individuelle ou collective, dont l’ensemble constitue l’inconscient de notre monde.

Les vidéos, photographies et dessins de Patrik Pion réalisés à partir de ces objets démultiplient leur présence à travers une imagerie spectrale à l’instar du cinéma expressionniste. Photographiés, ils sont agrandis à une échelle monumentale. Dessinés, ils s’entrechoquent sur des papiers de très grands formats et semblent en apesanteur. Les travaux vidéos récents de l’artiste présentent une série de courtes séquences illustrant des bribes du quotidien (un fragment de trajet en métro, la circulation sur le périphérique parisien…) ou des vidéos de phrases scannant des états pathologiques, émergeant essentiellement de mouvements de masse. Extraites en majorité d’ouvrages de Sigmund Freud, Cynthia Fleury, Hermann Broch ou Axel Honneth, et décontextualisées, elles tournent sur des axes hélicoïdaux sur un fond vide. L’artiste accorde une grande importance aux ambiances sonores, captations là aussi du quotidien retravaillées, allongées, distordues et produisant, à l’unisson de la totalité des œuvres, comme un écho perçu au plus profond des consciences.

La psychologie clinique de groupe constitue un des axes de sa réflexion artistique dans laquelle prévaut l’analyse et le mode de représentation des affects[1]. Il s’agit d’une réflexion sur la construction du sujet, sur sa place dans le collectif et, entre autres, sur le rapport sujet/objet dans nos sociétés. Son travail s’est conforté de son expérience d’ateliers menés avec les patients de l’hôpital psychiatrique Georges Sand de Bourges[2]. Attentifs à la psychothérapie institutionnelle de la clinique de la Borde[3], et aux théories de l’anti-psychiatrie[4], Patrik Pion et Paule Combey portaient un intérêt plus spécifique aux manifestations de la psychose. Ce programme d’ateliers « Generativ Process » visait à engendrer des processus psychiques de création toujours en évolution à travers un échange et une expérimentation commune ; de faire émerger du désir ; rechercher et générer de nouveaux types de relations basées sur la création, autour d’un dynamisme plastique spatio-temporel au sens le plus extensif possible, alliant ainsi peinture, sculpture, installation, performance, art corporel etc., la musique et le monde sonore, afin d’amener à des approches perceptives autres, de telle sorte que quelque chose de l’ordre du visible prenne corps sans toutefois s’apparenter à un objet, favorisant ainsi la présence et le rôle du sujet. (…) C’est une expérience sensible qu’on fait de soi et des autres par le biais de l’art, dans une relation esthétisante [5].

À l’occasion de son exposition La perte du bonheur au centre d’art contemporain - la synagogue de Delme, l’artiste s’appuie sur une citation de Sigmund Freud pour interroger le devenir de la notion de bonheur dans le monde contemporain. Apparaissant aujourd’hui comme une injonction dans une société s’appuyant sur le bien-être, le care et la psychologie positive, la recherche du bonheur - ou son obsession - apparaît davantage comme un reflet de l’ « happycratie[6] » (ne parvenant pas à empêcher l’augmentation des états dépressifs et de la prise d’antidépresseurs (cf crise des opiacés aux USA)), plutôt que comme un accompagnement sincère à l’émancipation des peuples. La perte du bonheur interroge, à travers un ensemble de sculptures, dessins et vidéos, le devenir de cette notion essentielle à la construction du sujet et son indéniable besoin de reprise en main par des subjectivités libérées.


+ d'infos : cac-synagoguedelme.org/fr/exhibitions/182-la-perte-du-bonheur

 

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